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vendredi, 06 mai 2016

Article pour La Patagonie

La Patagonie.JPGPublié en 2014 aux Carnets du Dessert de Lune, ce recueil de poèmes de Perrine Le Querrec me fait découvrir une nouvelle brillante facette de l’auteur du « Plancher », du « Prénom a été modifié », du « De la guerre » et de « L’apparition ».

En matière de poésie contemporaine (dont je ne suis vraiment pas spécialiste), il me semble souvent délicat pour l’auteur, poétesse ou poète, d’évoluer entre deux écueils également dangereux : se noyant dans les mots, échouer à faire miroiter des significations potentielles, d’une part, cherchant le cryptique à tout prix, oublier de faire résonner une musique, fût-elle maudite, d’autre part. Perrine Le Querrec échappe brillamment aux deux dangers, en nous proposant un peu moins d’une centaine de fragments, allant de quelques lignes à une pleine page, tous ou presque redoutablement acérés.

 

Semblable

Habiter une maison semblable

devoir l’esprit semblable

jouer la vie semblable

et un jour d’infime désordre

achever en pleine tête

la famille d’à côté

Sans le recours direct à une mécanique mosaïque comme dans « De la guerre », sans la nécessité d’entretenir une progression narrative, dans la douleur, le deuil, la folie ou l’échappée organisée de ses trois romans poétiques, « Le plancher », « Le prénom a été modifié » et « L’apparition », elle peut lancer ces balles dans des directions bien différentes, jouant de l’imprécation comme du songe, de la mise en garde comme du mode d’emploi questionnable, de la méditation comme – quasiment – du manifeste poétique de plein droit, du programme politique soigneusement tenu secret comme de l’enquête psychologique approfondie : sous ses mots, le poème se fait tout cela, et bien d’autres incarnations encore.

À l’aveugle

J’ai cru que la montagne saignait, que les morts marchaient, que l’inconnu déferlait, que le bois saignait, que les hommes arrivaient, que la femme m’emportait, que le sol saignait, que les maisons se déplaçaient, que l’amour apparaissait, que les mots saignaient, que ma vie commençait, que les moutons chantaient. Au fond de moi luttent dieux et démons, à l’aveugle je vous guide, je me conduis.

La brève préface de Jean-Marc Flahaut est ici particulièrement lumineuse : il souligne à fort juste titre à quel point l’aventure du langage dans laquelle est lancée désormais Perrine Le Querrec est à la fois résolument personnelle, tranchante et combative, généreuse et foudroyante, et… dangereuse. En mentionnant aussi bien l’incitation à l’audace d’un Patrick Chamoiseau que les visions d’Antonin Artaud, il s’agit bien de rappeler ici que la poésie ouvre des portes sur des lieux mystérieux ou effroyables, et rappelle souvent la possibilité de l’horreur, tapie. Il y a ici comme la scansion forcenée d’une chanson des Violent Femmes, le mortifère et libérateur « Country Death Song », qui rôde.

Miracle

Je n’écris pas une histoire mais une langue, je n’écris pas une situation mais une forme, je n’écris pas des personnages mais des langages, je n’ai pas besoin de sentiments d’anecdotes d’amour, je veux des puissances, des mots ajustés, des possessions, des folies, des guérisons, je veux des volumes pas des décors, pas des déguisements, pas des costumes, je me fous de la narration, de la progression, je marche dans la boue, je tombe à genoux, je frappe au cœur, chaque mot est une découverte, une horreur, une solitude, deux mots sont un miracle, les recherches interrogent, soulèvent le sujet, l’écorchent, l’écriture est une anatomie, elle sort chaque organe, le pèse, soupèse, le dissèque, je passe des mois à remettre dans ce corps écartelé les organes étudiés, je referme, suture au fil de crin, au fil rouge, au fil noir la peau de mon support, ses poumons remplis d’eau et de pierres, tant qu’il ne respire pas je ne respire plus, nous supprimons l’air entre les mots, il n’y a rien de plaisant à me lire, rien de confortable, rien de réconfortant, la langue s’essuie au regard humide, luisante elle pénètre, s’insinue si bien aiguisée qu’elle scarifie, laisse trace, devient trace.

Perrine Le Querrec s’affirme ainsi de plus en plus, pour moi, comme une véritable révélation.

Le continent

Nous sommes

bientôt vous verrez

Nous avons traversé

plus de désert, plus de famines

plus de guerres, plus de dictatures

plus de violence, plus de mensonges

plus de promesses, plus de temps

Nous connaissons les âmes

les fous sont parmi nous

notre chair naît guerrière

Nous sommes

à quelques meurtres de vous.

©https://charybde2.wordpress.com/2016/05/05/note-de-lecture-la-patagonie-perrine-le-querrec/

Le mercredi 25 mai à 19h30, Perrine Le Querrec sera à la librairie Charybde, 129 rue de Charenton à Paris. Vous y trouverez ses livres « Coups de ciseaux »,« Bec & Ongles »,« La Patagonie » et « Pieds nus dans R./Barefoot in R. »

 

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