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dimanche, 17 décembre 2017

Une note de lecture pour "Faute de preuves"

Faute de preuves.jpgElle est signée Philippe Leuckx dans la revue Texture.

Quoiqu’il puisse dire, après un deuxième livre de poèmes, « J’ai faim de pain plus que de poème », on sent chez Serge Prioul (né en 1955) une réelle « Ferveur/…premier mot du grand livre d’existence ». La vie, l’ordinaire, la vraie, celle qui a coûté efforts et mutation, celle-là a généré chez notre auteur une soif de rencontres, un appétit et une gourmandise des choses belles que le hasard peut mettre sur la route : les jambes des femmes, le silence de l’écritoire en plein café de Rennes, l’observatoire qu’est toute bonne terrasse pour scruter le monde qui va son chemin… Comme chez Lacoche (lui, dans le genre romanesque et le beau « Chemin des fugues »), il y a ici une convivialité souhaitée et qui suscite chez le lecteur une empathie profonde pour tout ce qui est marqué du sceau de l’observation tendre et/ou amère du monde. Garder traces, laisser dans le carnet des jours les reliefs de l’existence (surtout celle des autres) : « Il faut nommer les choses / Pour ne pas qu’elles se perdent / De tristesse / Faute de preuves » (p.30)

Le titre suffit à nous le faire comprendre : s’il n’existe plus de preuves que nous avons vécu ce jour, cette heure, cette bière, cette rencontre fortuite, qu’il y ait au moins le poème pour consigner l’irréparable de nos vies : « Un homme vide sa bière / Puis fond en larmes » (p.32)

La misère humaine, ce moteur du poème de Prioul, est analysée, démontée, mise en évidence, parce qu’elle choque, condamne : aux « vieux qui se brûlent encore le cœur », aux jeunes « aisés » ou beaucoup moins, le poète adresse sa petite part de bonheur ordinaire, au moins servir à dire d’eux le plus juste d’un regard. Et en matière de regard, on en tient ici un vrai, apte à saisir « la poussière dans une traîne », la honte ressentie lors d’un refus, le « coureur des bois » qu’il fut, la « place » qu’il a longtemps cherchée (comme le père d’Ernaux dans le livre éponyme), la rue, si miséreuse ou si accueillante (selon le jour, selon les bonheurs et heurts de la vie)… Et parfois, dans la mire de ce bon poète, si attentif à l’autre, « c’est l’heure entre ciel et vitrine », lorsque la foule « sentimentale » ou non parcourt la cité, s’éparpille, sans savoir sans doute qu’un œil acéré consigne sur des carnets de bar l’extension possible de leur vie courte ou mal rangée. © Philippe Leuckx in Texture http://revue-texture.fr/lectures-de-philippe-leuckx-2017....

 

mardi, 12 décembre 2017

3 notes de lecture pour 3 Dessert de Lune

Ces trois notes de lecture pour 3 parutions en 2017 que vous pouvez découvrir ou redécouvrir en allant surfer ICI. N'oubliez pas si vous désirez les acquérir d'utiliser le code promo MOINS17 qui vous donnera droit à 17% de remise. 

Daniel De Bruycker et Maximilien Dauber, EXODEEditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2017, collection Dessert à l’italienne, 80p. 16€. Poèmes et photographies composent ce beau livre, entièrement consacré à l’errance et au désert. Les quarante-huit neuvains et les seize photographies tentent de donner de ce thème des migrations difficiles, des nomades une vision qui ne soit pas clichée mais au plus près des réalités d’aujourd’hui. Quelques photos expressément saturées (dans les bleus, les orange), d’autres plus sobres (celles des pages 24 et 36 carrément sublimes sur ces chameliers et fonds de montagnes) déroulent la thématique dense que le poète De Bruycker insuffle à ces vers :

« On s’habitue à tout –

même à courir

les pieds plantés en un mirage » (p.65)

ou

« Des paroles bruissaient

dont nous ne savions pas la langue

seul l’accent nous était familier » (p.63)

La fatigue « escorte » ou « un fil d’espoir » : c’est le là-bas montré, suscité, espéré, et la chute est peut-être au bout du chemin tant tout est « ardu » et les « frontières » inatteignables! La force du poème, rythmé par les photographies qui arrêtent des images, des moments, tient à la tranquille écriture classique qui les anime, entre imparfait, conditionnel de l’improbable et présent épuisant. Le carnet de voyage a des échos lancinants : il illustre une réalité qui déborde, images, réalités touchées des doigts par deux artistes nomades en esprit, en chair. © Philippe Leuckx.

Christophe BREGAINT, Encore une nuit sans rêve. Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2016, collection Pleine Lune, 98p. 13€. En hauts poèmes verticaux, aux vers très courts, Brégaint raconte comment un être se déglingue, perd ses repères, se fissure jusqu’à trouver sa tombe. Métaphore puissante du destin de chacun, certes, mais détresse quotidienne aussi de nombre de vagabonds lâchés par la vie, rejetés vers les berges, par mépris, sans aucun regard de compassion, déchus littéralement. Bregaint ne passe rien sous silence de ces destins au bord des rues, de ces naufrages abandonnés.

Tu t’accoutumes

Au mépris

De ces regards qui s’en remettent

Au vide

« Tu donnes ta misère/ En pâture » : et pourtant il résiste, cet homme, en dépit de tout, en dépit du jour à recommencer, malgré « cette inertie/ violente ».

Seule

La rue

Ce symbole d’une cassure

Te semble solide

Le titre du livre, pour être glacial, traduit bien la condition « infirme » d’êtres déjetés, laissés à leur péril. Autour de ces êtres, la débâcle, les mirages, les expédients immondes, une vie d’infortune majeure. Sur ce thème de l’exclusion du champ des possibles, un livre magistral. © Philippe Leuckx in Bleu d’encre

Cécile GUIVARCH, Sans Abuelo Petite, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2017, Collection Pleine Lune 78p. 12€. Sur le thème des origines (espagnoles), de la famille au sens strict (père, mère, grands-parents), Cécile Guivarch, depuis 2006, propose une quinzaine d’ouvrages sensibles, personnels. « Vous êtes mes aïeux », « Renée, en elle », déjà, remuaient au meilleur sens poétique, toutes ces matières dont nous sommes redevables, ce terreau de langue et de fibres, dont nous serons porteurs à jamais. Aussi, le nouvel opus « Sans Abuelo Petite » ancre encore plus profond le repérage des traces en soi des proches, que la présence et/ou l’absence, que l’exil, que les frontières ont inscrites irrémédiablement. Petite, c’est Cécile, neuf ans, qui apprend que l’abuelo (grand-père en espagnol – avo en galicien) qu’elle a n’est pas le vrai, que le vrai a quitté femme et Espagne pour Cuba. La poète consigne ainsi, autour de la figure absente, toute une recherche où « chacun cherche des signes », de son passage, de son passé, de ses origines. Le temps – distendu – de neuf à aujourd’hui – quarante, prélève au passé nombre de « révélateurs » : la langue (« l’autre langue, dit-elle, est la plus ancienne. Elle remue dans les veines depuis longtemps avant la naissance ») ; la frontière (qu’il faut passer, « montagne qui nous monte sur la langue ») ; la mère (« les mères/ ont leurs enfants/ au fond du cœur »)… Le secret, longuement gardé, s’est un jour révélé : alors, l’enfant a pensé très fort à l’île de l’exil, à ses charmes, à ce que l’abuelo parti, exilé a pu connaître, et que sa plume ne peut qu’imaginer. Entre deux chaises, entre deux pays, « quel monde porter en soi/ quand tout est dépaysé » ? Aussi, il importe de conserver intactes toutes les traces qui « font courir les racines » et instillent en cette poésie une force d’authenticité, sauvegardée encore par la sobriété des formes et la transparence d’images d’enfance. Un très beau livre. D’intime mémoire. Qui parle à toutes et tous. © Philippe Leuckx in Phoenix