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mercredi, 21 novembre 2018

Les Radis bleus (article dans Le Matricule des Anges)

pierre autin-grenier,georges rubel,martine laval,ronan barrot,caroline gérardPrince sans rire de la forme brève, selon les jours, quelques phrases par-ci, par-là un grand maximum de deux pages (faut tout de même pas exagérer), Pierre Autin-Grenier, dit PAG, nous revient d'outre-tombe avec ses Radis bleus, une sorte de journal, publié par bouts dans des revues, puis au Dé bleu en 1991, édition aujourd'hui augmentée de onze inédits aux Carnets du dessert de lune – toute une aventure.
Lire et relire cette prose douce-amère, mix de pensées noires ou délicates voire farfelues, enrobées tantôt d'humour tantôt de détresse, c'est faire provision d'intelligence, si, si ; c'est honorer un rendez-vous avec ce phrasé qui fait tilt, sonne clair et à fond ; c'est comme retrouver un vieil ami, un peu perdu, un peu lointain, et avec qui la conversation comme par magie reprend de plus belle, à l'instant, sans anicroches, sans faux-semblants. L'éplucheur de mots pose ses valises de regrets, se met en vitrine et ne fait que nous renvoyer à nous-mêmes, à notre triste condition humaine, nos traumas de jeunesse et nos échecs à trouver une place dans le grand cataclysme d'aujourd'hui.
Indécrottable décrocheur de lune qu'il fut, ou plutôt qu'il est tant il est toujours présent, PAG va comme un cabri, saute le calendrier d'un jour à l'autre, d'un saint Robert à une sainte Marguerite en passant par une FêtNat, s'entiche d'un rien, se raille de tout, la vie, la mort, l'abandon. Il apostrophe l'écriture, cette vacharde (« le temps qu'il faut pour faire une phrase ! »), s'attendrit sur des cailles rôties, les jambes des femmes, un pot de rouge, la promesse d'un printemps. le grand paresseux devant l'éternité (qu'il juge inutile) se plaît à ne rien faire, lui seul sait contempler les heures passer « à reculons ». le passionne « simplement, comme ça » le temps qui passe : PAG ambitionne le néant puisqu'il ne fut désiré de personne. Toujours, il se la joue goguenard, use et abuse de l'élégance de la dérision. S'il cède à quelques aveux, ce n'est pas pour rigoler : « J'écris comme je peux ; je vis comme si je pouvais. » le Lyonnais chaloupe et nous fait chavirer d'un bord à l'autre de sa tempête, du sarcasme au chagrin, de la bouffonnerie la plus potache à l'amertume la plus cinglante. Dans sa caboche de poète brinquebalent des « choses effroyables », celles de jadis quand il était môme : « Je songe au merveilleux cimetière que fut mon enfance » ; ou encore, effet couperet garanti, il se revoit
« marmonnant des prières secrètes dans l'innocente fraîcheur des églises pour hâter l'agonie de ma mère ». de la vilenie d'être né, PAG, meurtrier candide, fait ses choux gras. Incurable exilé de sa propre existence, le futur auteur de Je ne suis pas un héros et Toute une vie bien ratée s'enferme « à double tour dans l'écriture » et lâche : « Il reste toujours quelque part le sentiment d'une terrible méprise. La douleur d'être né ne passe pas. » Au mieux de son désespoir, il rêve de communisme libertaire :
« Un peu à l'esbroufe bien sûr, mais sait-on jamais ? »
© Martine Laval in LE MATRICULE DES ANGES N°198 NOVEMBRE-DECEMBRE 2018
Les Radis bleus, de Pierre Autin-Grenier, Les Carnets du Dessert de Lune, 280 pages, 20 €

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