Ami(e)s du week-end et de la poésie.
Une note de lecture de Georges Cathalo à paraître dans le N°113 de la revue Rétroviseur.
AVEC LE TEMPS. Roland Tixier. Illustration Roger Groslon. Préface Christian Degoutte. 16,00 €
Au fil de ses rares publications, Roland Tixier a su conserver un ton reconnaissable autour de la forme brève. De haïku en haïku, l’univers du poète se découvre par touches minuscules, par flashes ou par arrêts sur images. L’auteur sait relier des mondes opposés dans un habile télescopage : « en survêtement Adidas / elle lit Gogol dans le métro / parfois un regard vague ». Il fait cohabiter une observation subtile de la nature en milieu urbain (oiseaux, arbres, fleurs…) et les avatars habituels de la ville (bus, métros, parkings, quais de gare,…). C’est grâce à ce rapprochement insolite qu’il parvient à déceler des signes invisibles au commun des mortels, comme une chaleur intime dans un désert de glace. « La rue est mon jardin », écrit Tixier qui excelle dans le vagabondage urbain à travers des lieux familiers : « connaître le bonheur / d’avancer droit devant / dans le monde des rues ». Et puis ce rappel permanent : « penser à prendre son temps », car on n’en a jamais fini avec le temps et sa terrible ondulation. Ce n’est pas par hasard si Jean-Louis Massot qui dirige les éditions du Dessert de Lune a choisi ce recueil comme centième titre, avec « des mots qui bruissent pour saisir le temps bien plus que d’une simple et invisible esquisse ». Juste saisir le temps pour lui voler quelques pépites.
Deux notes de lecture dans le dernier n° de la revue Décharge, le 141. L'une de Jacmo pour "Les Pommarins" d'Hervé Bougel. L'autre de Claude Vercey pour "Avec le temps" de Roland Tixier.
LES POMMARINS. Hervé Bougel. Illustrations Hubert Daronnat. Préface Roland Tixier. 10,00 €
A priori, tout fait penser à un lieu-dit, une auberge, en effet. Nenni, c’est le lieu où se trouve l’usine dans laquelle Hervé Bougel a travaillé quelque temps dans les années soixante-dix. D’abord trop jeune du côté femmes, puis chez les hommes. Un travail ingrat à découper du caoutchouc, en trois huit. L’occasion pour un auteur de revenir sur les tâches, les machines, les ouvriers de différentes nationalités. Les grèves, les cadences, les accidents. Tout le quotidien de l’usine, toujours sidérant, quand on ne connait pas bien la chose. Au bout de l’épisode, ça donne ce récit au style alerte et gouailleur, fort à propos, qui se laisse déguster comme un bon alcool.
AVEC LE TEMPS. Roland Tixier. Illustration Roger Groslon. Préface Christian Degoutte. 16,00 €
Roland Tixier est un poète modeste, qui pratique la modestie comme d’autres usent de la provocation, avec l’assurance assez troublante de qui sait posséder dans son jeu un atout maître, - modestie qu’il s’applique à suivre comme on le fait d’une ligne politique, modestie sur laquelle de longue date il a fondé une esthétique, mot que sans doute il récuserait. « Avec le temps », publié aux Carnets du Dessert de Lune, n’a présenté, à mes yeux du moins, aucun charme immédiat : il m’a fallu le temps d’une lecture soutenue et attentive pour en découvrir les richesses, - « richesses ordinaires des gens modestes » entends-je ironiser Christian Degoutte, son préfacier - ; découvrir le pari de l’auteur, qui est de refuser les artifices ordinaires de la séduction, images, jeux ou effets de langage ; de s’appliquer à écrire avec la plus grande platitude. Qui n’est pas la recherche d’un dépouillement : un poème comme
ça y est ce matin
la factrice a enfin
« mis un nom sur mon visage »
pourrait économiser un ça y est ou un enfin, sans que perdre le moindre grain de sens. En vérité, l’écriture de Roland Tixier n’est guère soucieuse d’économie de mots, de ce moins-dire, qu’un spécialiste comme Maurice Coyau met en avant ; cette forme ici pratiquée participe ici d’une libre adaptation du haïku, courante chez les poètes français du quotidien, qui en ont usé et abusé, au point que cette forme a perdu aujourd’hui tout prestige, - en cela convient tout à fait au projet modeste de notre poète.
Roland Tixier est notre cendrillon, le lecteur doit percer à jour ses charmes et ses vertus sous les oripeaux d’une banalité apparente, oublier jusqu’à ses préventions dont certaines renvoient à l’histoire même de Roland Tixier, créateur des Editions du Pré de l’Age, minces plaquettes qui sur un format minuscule égrenaient de courts poèmes, haïkus entre autres mais pas seulement, qui se dégustent page à page, poème à poème, au goutte-à-goutte. Dans la récente publication, les poèmes vont par quatre sur 100 pages (avec des changements de rythme bien venus dans la mise en page, qui rompent la monotonie), leur faisant perdre cet aura de mystère et de silence, cet arrière fond vaguement mystique ou zen, dont à l’évidence l’auteur serait aujourd’hui encombré : son haïku n’est pas une goutte de miel dont il convient de se délecter longuement, elle est prise dans un mouvement, qui est celui du temps, mais aussi celui de la marche d’un piéton urbain, qui «arpente sa banlieue». Et :
« c’est toujours pareil ».
Ce constat désabusé est le fond sur lequel s’inscrit la problématique du livre, mais il est refoulé et tu, puisqu’il va sans dire. Certes :
passé un certain âge
le curieux labeur
d’égrener les années
Condamné au retour du même, le poète s’applique à relever comme autant d’instants miraculeux les raisons de s’étonner, devant ce qui annonce, précède, arrive ou au contraire s’attarde plus que d’ordinaire: la première chaleur de l’été ou le premier froid, ou un dernier cinéma de quartier qui résiste:
premier jour d’octobre
vu déjà un sapin blanc
dans l’entrée d’Ikea
« Avec le temps » est ainsi animé d’un mouvement général, ponctué de ces instantanés où le piéton de Villeurbanne, très présente avec ses gratte-ciel et sa station de métro Hôtel de Ville, ses noms de rues et de square, saisit sur le vif les évènements minuscules, grâce auxquels les saisons marquent la ville de leur empreinte, mais aussi ce qui introduit des variantes sur le parcours familier, rencontre d’un merle ou d’un cantonnier, ou encore :
l’aventure de ce jour
fut de prendre rue du Nord
plutôt que rue des Mûriers
Ainsi ces mots, dont Roland Tixier use si volontiers qu’ils font parfois pléonasme, les encore, enfin, à nouveau, sont moteur et marque la véritable nature de cet écrit, celle d’un carnet de bord tenu par un homme sans qualités, persuadé « qu’il ne fait rien de rare », attentif cependant et qui s’est donné comme contrainte la moindre des contraintes, de noter sur ces trois vers qui font le haïku, les légers désordres quotidiens.
Toutefois dans cette crue de notations, auxquelles l’auteur semble imposer sa volonté de piéton quelconque, frémit, en une minorité de poèmes, l’ombre d’une inquiétude inattendue :
est-ce moi enfin
sur ce trottoir granuleux
sous ce ciel de traîne ?
ou, plus poignante, d’une confidence, qui donne tout son prix à ce journal voué à l’anonymat :
rares les endroits
de la ville
où je n’ai pas pleuré
Délicat, angoissé, provocateur à sa manière, un rien bravache aussi : ainsi marche Roland Tixier.
Aussi une note de lecture de Cécile Thibésart sur le site http://terreaciel.free.fr/feuilles/tixier.h...
C’est le mot « mouvement » qui m’est venu en refermant le recueil de haïkus de Roland Tixier, Avec le temps, paru en 2008 aux éditions du Carnet du dessert de Lune.
Le poète se promène dans des paysages urbains : j’arpente ma banlieue annonce-t-il. Le verbe marcher scande le recueil et le métro, les parkings, le bus, les chantiers, les rues, les commerces, la zone industrielle constituent le décor.
Le regard du poète nous restitue la ville dans son mouvement et dans sa diversité :
paroles entendues
première chaleur d’été
c’est le début dit la voisine
on ne va pas se plaindre
scènes observées
deux vieillards deux verres
au fond du café
où l’après-midi n’a pas de prise
photographies
poupée de porcelaine
dans le bus du matin
drap noir yeux de jais
sensations
ah ! l’odeur des mandarines
de l’épicerie orientale
à l’approche de Noël
Un regard attentif, empathique et fraternel. Le poète traverse la ville mais se laisse aussi traverser par elle :
certains jours le chant des oiseaux
est grande merveille
d’autres jours il me transperce
La promenade fait surgir des souvenirs
mon père lui aussi
entendait sonner l’heure
au clocher de l’église
et la géographie devient intime
rares les endroits
de la ville de toujours
où je n’ai pas pleuré
Les haïkus deviennent alors reflet des émotions du poète, entre journal intime et confidence aux lecteurs
ciels noirs de tous les étés
certains jours sont de trop
j’ai mal à vivre vous savez
Une certaine mélancolie baigne le recueil car le mouvement est aussi celui, inéluctable, du temps.
Les saisons, les jours sont là pour témoigner de sa fuite. :
je prépare le thé
je brûle de l’encens
le temps nous est compté.
Enfin, le mouvement est celui de soi vers soi : à travers les autres, à travers le monde, c’est aussi lui-même que le poète rencontre : je marche vers moi . Avec, vers la fin du recueil, de petits rappels à soi-même, qui sont également pour nous lecteurs des invitations à ne pas oublier l’essentiel :
tu vois aujourd’hui encore
tu as failli oublier
de regarder le ciel.
Egalement une note d'Alain Wexler dans la revue Verso N°136 pour Ellis Island's dreams de Menaché.
Texte coup de poing. Ménaché dit l'écrasement devant la démesure. Le verrouillage. La détresse qui s'extériorise par des monologues, des rires, «Entre Central Park et Lincoln Center on n'entend pas les cris de Wall Street tuant les chants de Harlem». Cette réflexion sur un ordre écrasant trouve son exutoire dans le texte John l'Enfer et après. Cette verticalité, ce vertige renforce l'idée de la gravitation et cette représentation de la chute suggère le cri et cette image de l’état sauvage : «Baiser au serpent entre ciel et terre / l'état sauvage nargue l'état de droit / l'ordre n'est qu'un voleur de vie / quand la lumière des lieux / tient au laveur de vitres / et la vie du laveur / à un fil / quand la ville dresse ses épaves / ancrées / dans le 'vide infini / des rêves verticaux / quand la bête à ventouses / descend le long des falaises / de verre / alors son cri sauvage / se perd / dans l'avenue» Ce texte est synthétique, J'aime l'image de l'épave dressée vers le ciel. Autre formulation de cette peur du vide ou tout se précipite faute d'humanité ou gratte-ciel dressés comme des Titanics.
Voyagez bien !