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dimanche, 15 janvier 2017

"La Patagonie" de Perrine Le Querrec

perrine le querrec, jean-marc flahautDiscours de Michel Collot lors de la remise du prix du premier recueil de poésie 2016 de la fondation Antoine et Marie-Hélène Labbé à Perrine Le Querrec pour son recueil « La Patagonie » publié aux éditions Les Carnets du Dessert de Lune. Vous pouvez écouter ce texte ICI

Et puis lire des extraits ou bien l’acquérir sur le site des éditions  ou encore chez votre libraire habituel.

Perrine Le Querrec n’en est pas à son coup d’essai ; elle s’est déjà illustrée dans différents genres : roman, théâtre, essai mais elle n’a abordé qu’assez récemment la poésie, qui semble avoir pris une importance croissante dans son travail. On constate souvent le mouvement inverse : certains auteurs commencent leur carrière en publiant des poèmes puis se tournent vers d’autres genres, notamment vers le roman, dans l’espoir, sans doute, de conquérir un plus large public. Bien loin de ces considérations éditoriales, Perrine Le Querrec est venue à la poésie, sous la pression d’une nécessité tout intérieure et avec tout l’acquis de son travail d’écriture antérieur, ce qui fait de son premier recueil un coup de maître. Il est vrai que ses précédents ouvrages revêtaient déjà une dimension poétique, témoignant de sa capacité à inventer un langage qui lui soit propre, éloigné des standards habituels de la communication littéraire. À propos de La Patagonie, pour marquer ses distances vis-à-vis du récit romanesque ou autobiographique, elle prend soin de préciser : Je n’écris pas une histoire mais une langue, je n’écris pas une situation mais une forme, je n’écris pas des personnages mais des langages (p. 20).

Reste à savoir de quelle forme et de quelle langue il s’agit. Avons-nous bien affaire ici à de la poésie ? Le mot n’est inscrit ni sur la couverture ni dans la page de titre et il n’est guère présent dans le livre. On y trouve un certain nombre de poèmes en vers libres mais aussi une majorité de courts textes en prose, qu’on pourrait qualifier, comme le fait Jean-Marc Flahaut dans sa préface, de « récits brefs » : s’agit-il de poèmes ? Sans doute, si l’on veut bien admettre que, depuis Baudelaire au moins, il existe des poèmes en prose et qu’ils peuvent prendre une allure narrative, comme c’est souvent le cas déjà dans Le Spleen de Paris. Ce qui contribue à donner à ces textes, visuellement, l’aspect d’un poème, c’est qu’ils tiennent tous dans l’espace d’une seule page : cette délimitation permet de donner à la prose la condensation propre à la poésie.

Mais ce mélange entre vers et prose n’introduit-il pas une certaine discontinuité, une certaine hétérogénéité qui peut décevoir le lecteur qui attend d’un recueil de poèmes une certaine unité ? Dans la préface de ses Petits Poèmes en prose, Baudelaire écrivait à son ami et éditeur Arsène Houssaye : « Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture (…). Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part ».

Perrine Le Querrec revendique elle-même une « écriture à coup de ciseaux » (p. 81). L’accent mis sur les ruptures et les discontinuités est sans doute une des caractéristiques majeures de la modernité poétique mais on oublie trop souvent que la poésie a toujours été un art de la coupe, de la découpe : le vers lui-même est une ligne interrompue, qui ne remplit pas le cadre de la justification. Dans la versification régulière, ces coupes étaient cependant intégrées à une certaine régularité ; le vers libre et le poème en prose les ont mises plutôt au service de la diversité, s’écartant ainsi de l’idéal d’unité et d’harmonie qui était celui de la tradition poétique pour exprimer les expériences nouvelles que nous offre la vie moderne et que Baudelaire plaçait déjà sous le signe de la diversité, qu’il s’agisse des « soubresauts de la conscience » ou de la vie des « villes énormes » où se mêlent les populations et les choses les plus diverses.

Cette diversité affecte aussi la langue de la poésie qui, au lieu de se cantonner dans le registre noble et élevé qui a été longtemps le sien, s’est ouverte à une grande variété de tons, de styles, et de lexiques : on rencontre ainsi dans La Patagonie des mots et des tournures qui relèvent d’un niveau de langue familier et qu’on pourrait qualifier de prosaïques. Mais, dans le contexte où ils s’insèrent, ils contribuent à réaliser le « miracle » baudelairien « d’une prose poétique » « assez souple et assez heurtée » pour dire cette « réalité rugueuse à étreindre » que la poésie moderne doit affronter, selon le vœu de Rimbaud à la fin d’Une Saison en enfer. Car cette recherche d’une forme et d’une langue irrégulières et singulières ne relève pas ici d’une démarche formaliste : elle naît du besoin d’exprimer une expérience elle-même marquée, on le sent à chaque page, par bien des heurts et des ruptures. « Il n’y a rien de plaisant à (le) lire », rien de confortable, rien de réconfortant » (p. 20), car ce que cherche à dire Perrine Le Querrec est foncièrement dérangeant, de nature à déstabiliser non seulement le lecteur mais l’auteure elle-même, en bousculant toutes les conventions sociales, morales et littéraires.

Ce qui se donne à lire dans ce livre, c’est notamment la souffrance d’une enfance qui « sent toujours le carnage » (p. 47), la violence familiale et la guerre, l’injustice sociale, la détresse des SDF et des malades mentaux. L’écriture s’y rapproche souvent du cri, qui s’oppose à la recherche d’un beau et haut langage ; mais sa violence même lui confère une intensité que je n’hésite pas à qualifier de poétique. En effet, Perrine Le Querrec ne cède jamais à la tentation de l’expressionnisme à laquelle succombent souvent les poètes qui croient nous émouvoir en étalant à longueur de pages leurs états d’âme et leurs malheurs et qui confondent le lyrisme avec le pathos. Pour dire ses affects, elle a su trouver, à force de précision et de concision, une langue et une forme qui à la fois les exprime et les sublime pour créer ce que j’appelle après René Char une « matière-émotion ».

Beaucoup de ces textes ont une résonance nettement autobiographique ; mais ils ne composent pas un récit de vie conventionnel et linéaire. Ce sont plutôt des souvenirs et des images qui reviennent par flashes, des fragments d’existence qui ont d’autant plus de présence qu’ils ne sont pas pris dans la trame d’une narration continue. Par conséquent ils ne restent jamais enfermés dans la sphère de la vie privée, de l’histoire personnelle : la souffrance qui s’y avoue reste ouverte à la douleur d’autrui. Dans son expression la plus forte, le lyrisme n’est pas l’expression narcissique de l’ego et de ses sentiments intérieurs mais celle d’une émotion qui fait sortir de soi le poète pour le porter à la rencontre des autres et du monde.

Ce qui donne aussi à l’écriture de Perrine Le Querrec sa qualité indiscutablement poétique, c’est un sens du rythme qui est devenu rare, y compris chez ceux qui écrivent en vers réguliers. Pour rythmer ses poèmes, elle recourt à l’un des procédés les plus caractéristiques et les plus classiques de la poésie, qui est la répétition. Celle-ci est une des sources du rythme, à condition de ne pas devenir mécanique et de laisser place à la variation, de manière à produire non pas une simple redite mais, comme en musique, une reprise qui fait avancer et qui relance le mouvement de l’écriture. Ce rythme, fait de répétitions et de variations, on peut l’entendre aussi bien dans les poèmes en vers libres que dans les textes en prose. Il permet notamment à Perrine Le Querrec d’exorciser la violence qui s’exprime dans les pages de son livre. Une des manifestations du traumatisme, selon Freud, c’est la tendance à se répéter et à le répéter ; mais c’est aussi grâce à la répétition de certaines paroles, de certains gestes que l’on peut en maîtriser l’impact, comme l’enfant qui joue à lancer loin de lui et à ramener vers lui sa bobine, mimant ainsi le départ de sa mère tout en se donnant l’espoir de la voir revenir. La répétition permet à la fois d’exprimer et de maîtriser le traumatisme, comme le rythme lancinant des chants de deuil dans les sociétés traditionnelles, ou celui des poèmes d’Henri Michaux, qui a pour lui valeur d’exorcisme face aux épreuves personnelles et collectives.

C’est à une telle conversion de la souffrance en poésie que parvient dans ce livre l’écriture de Perrine Le Querrec. C’est du moins l’effet qu’elle produit sur moi : j’ai été pris par la lecture de ce livre, qui à la fois m’a fait vivre et revivre des expériences douloureuses et m’a fait accéder peu à peu à cette « paix dans les brisements » dont parlait Michaux. Il se dégage en effet de certaines pages de Perrine Le Querrec une sérénité paradoxale ; la violence et la virulence de son propos ne rendent que plus précieuses et plus significatives les brusques échappées qu’elle nous procure vers la tendresse et la merveille de vivre, comme dans ce bref poème, où la chute devient envol, grâce à quelques mots en suspens sur la page :

En rentrant chez elle,

elle a croisé un papillon qui dévalait l’escalier

sans jamais toucher le sol.

samedi, 14 janvier 2017

Un article pour "Datés du jour de ponte"

Datés du jour de ponte.jpegBernard Bretonnière, Datés du jour de ponte (Les Carnets du Dessert de Lune) - Monotype de Jeanne Frère. Préface de Jean-Pierre Verheggen

Datez-vous vos poèmes (vos écrits, en général) ? Ce pourrait être une oiseuse question pour poéteux (comme l’allée à la ligne, dont ce recueil offre d’ailleurs de réjouissantes occurrences ou la majuscule de début de vers). Bernard Bretonnière, heureusement, n’en a cure, d’ailleurs il n’aime pas les poètes : les poètes de juin / à Saint Sulpice / me font changer de trottoir, les lectures de poésie l’ennuient, voire pis : nombreuses les lectures remèdes à la poésie / le poète est assis / (...) il lit, jambes croisées / il n’a pas deux trous rouges au côté droit / mais une merde de chien sous le pied gauche. Quant à se croire poète lui-même, le titre suffit à nuancer la pompe créatrice. Reste que tous les poèmes (car oui, cent fois oui) sont dument datés, dessinant un journal discontinu, car il y a des trous, ceux qui manquent sont sans doute les meilleurs : envolé le poème / que je voulais écrire hier envolé mais qu’importe. Dans sa préface, Jean-Pierre Verheggen convoque à juste titre la figure de Buster Keaton : mélancolie, burlesque, et surtout une infinie tendresse pour parler de ceux qu’on aime, femme, enfants, amis poètes ou non. Et si l’on s’effare parfois que nous allons devenir / bientôt / de vieux messieurs, si l’on ne se reconnaît pas toujours dans ce type qu’on est aujourd’hui, loin des rêves d’antan, si la vie peut avoir l’ironie cruelle en offrant un pyjama trop petit, il y a aussi et surtout tant de raisons d’aimer encore, de croire encore parce que quoi la poésie dérisoire peut-être nous aide. Alors, rosiers taillés ou feuilles mortes embrouettées, il importe de ne pas passer à côté sans les saluer d’un dire. Comment vous écrire / le sourire de la femme inconnue / qui me maintient en vie depuis bientôt deux heures ? Et l’on comprend soudain la nécessité de ce journal, de ces dates de cet inventaire compulsif. C’est qu’il s’agit de vivre et d’aimer. © Alain Kewes In Décharge 172

"Datés du jour de ponte" Lu par Georges Cathalo

Datés du jour de ponte.jpegBernard Bretonnière : « Datés du jour de ponte »

Si ce livre se présente sous la forme d’un journal de bord avec des dates sans millésime (de 2000 à 2005 paraît-il), il ne doit pas être lu à la manière d’un panorama à usage unique et personnel. Dans sa démarche descriptive et réaliste, Bernard Bretonnière prend soin de ne retenir que de menus faits dans lesquels le lecteur pourra se reconnaître. Il y évoque dans de brefs poèmes quelques membres de sa famille, son père, ses enfants et surtout Reine, sa compagne et sa reine… Il parle aussi de sa maison nouvellement achetée et retapée. Dans le domaine poétique, l’auteur parle d’une escapade à la rencontre des « poètes au teint pâle du Marché de la Poésie » en juin à Paris. On croise aussi des poètes qu’il affectionne tels que Pierre Tilman, Valérie Rouzeau, Jean-Damien Chéné ou Jacques Rebotier. On a droit ensuite à un « art poétique » souriant où un seul et même alexandrin (« Ce jour où je comprends que je suis un mortel ») est décliné en six versions différentes, en passant par le relais du poème de la page 50 : « Je meurs et je / renais / nous ne cessons de mourir et de renaître : / voilà / ce que je comprends aujourd’hui / de ma vie et de nos vies ». On retiendra de ce livre original la tonalité doucement mélancolique et sans pathos dans une démarche humaniste avec de sobres retours sur soi : « est-ce-que j’ai le droit de pleurer ? »

© Georges Cathalo in revue Verso

lundi, 09 janvier 2017

Un lycéen a lu "Tête Dure" de Francesco Pittau

Une lecture de « Tête-dure » de Francesco Pittau, (éd. Les Carnets du Dessert de Lune) sélectionné pour le prix des Lycéens de littérature 2017, par un élève du collège des Hayeffes à Mont-Saint- Guibert.

- Tête dure.JPEGOù est la transcendance de ce bouquin ? L'auteur est un enfant. Un enfant comme tous les autres, qui vit au milieu d'adultes et qui en subit les conséquences sur son innocence. Ce livre est un pissenlit. Une fleur qui une fois fanée troque son jaune contre des pistils gris ; un enfant-soleil trop vite soumis aux radiations du gris. Et parmi tous les pistils qui composent le roman, deux se démarquent nécessairement.

Un auteur qui se met dans la tête d'un enfant dans toutes ses observations, qui est capable de se changer en enfant le temps d'un livre et d'habiter la caverne maculée des choses perçues purement et instinctivement. Un vocabulaire adapté à l'enfance. Mais qui nous révèle que les enfants comprennent bien plus de choses que ce que l'on croit, qu'ils ont déjà tout compris, qu'ils repoussent déjà difficilement le gris.

Deux. Le réalisme des scènes est mis sur le devant grâce à des précisions sonores posées comme entendues. Un chien marche sur le carrelage : « tictictictictictictic ». Agréablement surpris. Et tout à fait admirable.

Désespérance est le premier mot qui m'est venu à l'esprit lorsque le court bouquin s'est terminé. Dans une atmosphère confinée, grise et sans perspective l'auteur a décidé de clore son histoire car il ne sert à rien de poursuivre ; il ne se passe rien qui change le quotidien de Tête-dure, «Le monde est toujours là. Inchangé », alors l'auteur lui aussi emporté dans la grisaille, renonce à faire changer ce monde enfantin et pourtant gris, gris, gris pour seul gris-gris.

Pourquoi désespérance ? Que les hommes sont de violents poivrots, que les femmes sont des hystériques dociles et que mis ensemble ils détruisent leur fruit commun, leur enfant. Leur enfant qui les regarde d'en bas, dans cette zone oppressante où l'on n'ose rien dire, où il faut paraître un homme viril, marcher aussi vite que papa, être aussi pieuse que maman, leur enfant qui les regarde depuis l'innocence ce mélange d'ignorance et de pureté. Désespérance des perspectives annihilées. Aucun personnage n'est une altitude pour Tête-dure ; ce sont tous des crabes dans leur domaine, tous des incultes dans leur domaine, tous des butés, tous des rapaces qui parlent sur les proies des autres rapaces. Tête dure n'a aucun échappatoire.

Et dans cette désespérance de perspectives il y a la tête de l'enfant et ce qui s'y trame. Un monde qui s'y construit au-delà de toute barrière. Où les choses sont simples, où les cow-boys gagnent et où le monde est plein de couleurs aventureuses. L'imagination met des couleurs sur le silence du gris. Et c'est l'imagination de Tête-dure qui est son propre échappatoire de réalité. Partir loin de la vérité. Loin de maman qui crie et papa qui exècre. Partir bâtir du neuf. Où on l'écoute, où il décide, où personne ne lui dit rien. Et que si il veut, quand on frappe, le sang qui gicle n'est pas forcément rouge. Car de l'autre côté, le côté véridique, quand le sens n'est pas gris, il rougit dans la douleur. La douleur des baffes, la douleur des soumissions, la douleur des silences.

Flllawp, flllawp les pages tournent vite et l'histoire est rompue dans son hyperbole. Le ton monte, la grisaille noircit, l'appartement déjà petit se minusculise, la faible lumière se met à clignoter, les courtes phrases de Tête-dure ne sont plus que des hoquets de syllabes, les cris sont des HURLEMENTS. Quand la rage ecclésiaste de sa mère qui voit son fils incapable du notre-père assassine des mains frénétiques sur son corps remboulé, Tête-dure se voit mourir en s'endormant. Mais la vie, au demain, remplie de bleus, est toujours là, inchangée.

La désespérance de cette fatalité, de ce doigt tremblant pointé sur le flanc de la vérité des Hommes, entre les côtes du destin gris des Hommes, la désespérance m'a irrémédiablement titillé les tripes, un peu à la manière de Céline. Céline qui donnait dans l'exergue du « voyage au bout de la nuit » le remède à son lecteur pour supplanter la désespérance : l'imagination, l'imagination de Tête-dure. « Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux. C’est de l’autre côté de la vie. »

© Alexandre Jadin, collège des Hayeffes à Mont-Saint-Guibert, le 4 janvier 2017

 Pour lire un extrait ou commander ce livre c’est là (ou en librairie) : http://www.dessertdelune.be/store/p780/Tête-dure_%2F%2F_F...