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mardi, 03 novembre 2020

Vers Valparaiso, note de lecture

C'est sur le blog de Terre à Ciel.

Bonne lecture.

 

Vers Valparaiso, de Perrine Le Querrec, Les Carnets du Dessert de Lune, 102 p., 16 €, 2020

Si c’était à refaire je renaîtrais carte postale d’un val paradisiaque entre mer et monts, me frotterais d’une anaphore frontale à l’amer de ces monts, d’un aval où l’âme erre je créerais mon amont. Je renaîtrais volontiers Perrine Le Querrec dont le « monde grouille de pluriels abandonnés ». Il est quelque part entre mer et montagne un pur mon mien, comme on est deux parfois où l’on tue toi & moi, un son sienne terre, terre, dit Colomb.

Valparaiso est à portée de langue ce vallon édénique en bord de père & mère qu’Agnès Rouzier nomme le nul part et Jarry la Pologne. Comme il y eut une Critique de la raison pure, ici en ses avatars selon l’influx prose ou vers est le poème de la pure écriture, l’intime soi vécu comme un concentré excentré d’exotisme heureux. Il n’est pas La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres, cette Brise marine amarrée prise pour bateau ivre, plutôt une invitation au voyage, explosante fixe, celui de l’écriture seule dévalant des pentes linguales : « La balle qui dévale vers la mer. La pluie qui rigole dans ton dédale » – rigoler pas une licence poétique pour qui lit sens, celui de l’âme arche.

« Elle travaille sur plusieurs pages à la fois / Elle atteint le sommet du bonheur. // Tous les jours à ma table avec les larmes aux yeux. » Nuits d’insomnie à écrire « les narines pleines d’urine » ; « le souffle contenu puis répandu » : à mots positionnés large, une générosité gonflant la phrase comme une voile.

Des « humeur[s] » qui nous sont familières : « On ne vous dérange pas si on s‘assied auprès de vous ? […] / totalement vous me dérangez jusqu’aux entrailles vous vos voix vos commentaires bruits m’empêchent vous m’empêchez de respirer de penser d’écrire. »

L’exclusivité scripturale laisse jour toutefois à quelques images, photographies ou montages démontages photographiques, questions insolubles abruptes résolues d’à pic, métaphores resserrant encore la métaphore : celle de couverture répondant au poème en quatrième (« Tes secousses les engloutissements les effondrements » d’un éden aux vagues stylisées) ; un œil perçant sa fenêtre dans un rectangle noir, en fond de l’œil une grande maison bascule comme un regard ; une colonne ligneuse de cônes épointés tête-bêche se découpant en premier plan d’une haute roche comme on plante une aiguille.

« Courbée sous mes ratages / Dans le vide, laisser croître le beau / Dans le beau, laisser croître le vide »

Je reviens à cette quatrième de couverture déployant, convulsant tout le livre, et dont le poème s’élève comme son moment cardinal, son final en boucle : l’épistrophe anaphore « sinueuse et secrète », tenace comme un Je vous salue Marie d’athée, du « on dit » ou « on murmure » initial jusqu’au « porter ton nom » martelée comme une prière ou un Christ. Happé d’entrée par sa musique, j’en extrais encore « On dit que tes flancs à découvert montrent la pauvreté comme la beauté je voudrais porter ton nom », hommage à une baudelairienne mendiante rousse.

Retourné dans l’ouvrage, se frotter à ses butées de « matière noire ». S’ouvrir à « l’éclosion des roses noires l’érosion des roches noires l’évasion des cloches noires ». Retrouver dans « Des gestes mis en boucle dans des mots mis en boucle dans ma bouche mise en bouche » d’œnologue du verbe le martèlement de paronomases en trépidation de Ghérasim Luca. Qu’un seul vers, « La nuit tombe par les trous de tes yeux », aussi bref que bulle ou rescrit, balaye le branlebas d’ismes des « philosophes ». De sommations en défis une poésie de cartels ronge son armure en sabbat singulier.

Rarement en poésie contemporaine l’invention formelle n’émane autant sans détours à mille tours d’une blessure ouverte. Investie surinvestie la langue, de ses pics et crevasses déchargé le lest sur le ballast. En quelques dimensions inconnues à nos sens l’insomnie appelant une syntaxe du rêve.

Poésie du vécu, lequel piaffe derrière les mots, voire devant – introspectif aussi.

À bras, à branle-bas le corps.

La poésie dans son cornet (où le corps naît, ou né se meurt, revit) qui les secoue plutôt que d’uniment narrer la vie – inscrit dévoie sur le roman un avantage majeur : ses dés pipés, de grand hasard peuvent au matin clairet tirer une quinte flush.

© Christophe Stolowicki in Terre à ciel, novembre 2020